67% des Français trouvent que les établissements bancaires ne sont
plus adaptés aux nouveaux besoins des clients
La banque bretonne investit massivement dans la FinTech, secteur innovant par excellence, mais à qui certains prédisent un essoufflement. Qui pourrait être fatal à Arkéa, notamment si celle-ci sort du giron du Crédit Mutuel.
Pour ceux qui en doutaient encore, les dirigeants de la banque Arkéa, filiale bretonne du Crédit Mutuel, voient bien plus loin que la «?simple?» indépendance de leur groupe. L’affaire de scission, qui obnubile le monde mutualiste tricolore depuis plusieurs années maintenant, n’est en réalité qu’un premier jalon?; une étape nécessaire pour permettre à Jean-Pierre Denis et Ronan Le Moal, patrons du Crédit Mutuel Arkéa (CMA), de mener à bien leur stratégie initiale : faire de leur structure un «?Amazon de la banque?», comme l’a indiqué le second, dans une interview au Télégramme de Brest en décembre dernier. Autrement dit, Arkéa veut se diversifier, et investit pour ce faire à tout-va.
«?Banque entre amis?»
«?Face à la pression réglementaire accrue depuis la crise de 2008 ainsi qu’à l’évolution des comportements et la reprise de pouvoir des consommateurs, [Arkéa] voit un nouveau modèle de relation émerger, qui s’appuie nécessairement sur des partenariats, explique Patrice Bernard, auteur et consultant, fondateur de “C’est pas mon idée”, un blog qui détricote l’innovation dans les services financiers. Cette projection mène directement à la notion de plateforme. À l’instar du site d’Amazon, [Arkéa] dispose d’un catalogue largement diversifié, certains produits étant fournis par la banque, les autres par des entreprises tierces.?» Tous, en revanche, pouvant être accessibles depuis «?un point d’entrée unique, incarné par un service en ligne, une application mobile ou un conseiller humain?».
Partagée entre la peur de se faire distancer par ses concurrents et le souci de plaire toujours un peu plus à ses clients, Arkéa – qui a surtout flairé le bon coup -, s’est donc lancée dans la diversification, afin de placer ces derniers au centre de ses préoccupations. De nombreux domaines étant ainsi concernés : paiement – entre particuliers notamment -, crédit et épargne, investissement, assurance… «?Chacun d’eux apporte une spécificité qui fera la différence dans telle ou telle circonstance. […] Loin de l’inciter à se tourner vers la concurrence, cette démarche ouverte et ultra-personnalisée est un facteur majeur de confiance vis-à-vis de l’opération et, en conséquence, de fidélisation?», estime Patrice Bernard.
Arkéa, pour nourrir ses appétits de développement économique, s’est donc tournée, à l’instar de nombreux établissements bancaires, vers le rachat de «?FinTech?» (ou «?start-up de la finance?»). Et a même été précurseuse, puisque la banque bretonne a racheté dès 2015 la cagnotte en ligne Leetchi. En 2017, elle s’octroyait également 80 % du capital de Pumpkin, une application de paiement entre particuliers, particulièrement prisée des 16-25 ans.
Crise financière
C’est que la banque, dans son acception traditionnelle, a vécu. L’heure est plus que jamais à l’innovation. En mars 2018, une étude Wavestone & Elabe révélait que 67 % des Français trouvent que les établissements bancaires ne sont plus adaptés aux nouveaux besoins des clients. D’où le besoin de diversifier ses investissements et les diriger vers des secteurs porteurs. Comme celui de la FinTech. Même si celui-ci pourrait, paradoxalement, être un poids pour les banques, davantage qu’un tremplin économique. Car comme tous les secteurs innovants dans lesquels les investissements arrivent par milliards, les jeunes pousses «?techno?» de la finance risquent à tout moment de se retrouver nez à nez avec un essoufflement de leur industrie.
En effet, l’engouement des investisseurs pour les Fintech entraîne mécaniquement une augmentation de leur nombre. Or, certaines d’entre elles se lancent bille en tête sans avoir pris le temps d’analyser le marché en promettant monts et merveilles aux investisseurs. Résultat : l’environnement devenant de plus en plus concurrentiel et hostile, les moins solides ne résistent pas et mettent la clé sous la porte, c’est alors que la perspective du profit laisse place à l’inquiétude.
La suite?? Dans le jargon financier, on parle de «?bulle?». Lorsque la confiance dans un secteur commence à s’évaporer, les mécanismes de l’économie s’emballent et la font «?exploser?». Gare aux groupes qui investissent massivement dans la FinTech, par conséquent, préviennent les analystes.
Dans le cas d’Arkéa, l’avenir est d’autant plus incertain que son indépendance, vis-à-vis de la Confédération nationale du Crédit Mutuel, entraînerait une instabilité due à la perte de son statut mutualiste, entre autres. Alors que celui-ci, pour certains, est un «?véritable rempart face aux crises financières?». Autrement dit : l’éclatement de la bulle FinTech, ajouté au marasme économique et financier ambiant, ne présage rien de bon pour le groupe breton.
A terme, Arkéa entend offrir mille jours de travail à des associations locales, autrement dit l’équivalent de cinq contrats à temps plein. – FRED TANNEAU/AFP
Business case En proposant à ses collaborateurs âgés de plus de 59 ans de mettre leur expertise au service d’associations locales, Arkéa entend offrir une transition progressive vers la retraite, tout en accroissant son engagement en faveur des territoires.
En trente-six ans de carrière chez Arkéa, Jean-Jacques Morvan a occupé de nombreux postes dans l’inspection, le contrôle de gestion et le management des risques, avant de prendre en charge la mission handicap. Un parcours durant lequel il a développé des compétences protéiformes qu’il partage désormais avec une association. « Alors que j’étais à trois ans de la retraite, la direction des ressources humaines m’a proposé d’aménager ma fin de carrière en faveur d’une cause d’intérêt général. Ayant toujours été actif dans le bénévolat et le monde associatif, j’ai accepté sans hésiter », indique le presque sexagénaire.
Durant les premiers mois de son mécénat de compétences, Jean-Jacques Morvan a consacré 80 % de son temps de travail à EPI Bretagne, une association engagée pour l’inclusion des adultes épileptiques, et 20 % à la mission handicap d’Arkéa, notamment en vue de former son successeur. Depuis début 2018, il oeuvre à plein temps au sein de l’association. « Il y a dans cette mission une dimension sociale à laquelle je suis très attaché. En mettant mes compétences et mon carnet d’adresses au service d’EPI Bretagne, je me sens vraiment utile », confie-t-il.
Les avantages du contrat de travail conservés
Comme Jean-Jacques Morvan, deux autres collaborateurs du groupe bancaire coopératif, se trouvant également à quelques années de la retraite, sont à ce jour détachés de l’entreprise, tout en conservant les avantages de leur contrat de travail. A terme, Arkéa entend offrir mille jours de travail à des associations locales, autrement dit l’équivalent de cinq contrats à temps plein. « A l’instar d’autres dispositifs destinés à nos collaborateurs âgés de plus de cinquante-neuf ans, le mécénat de compétences figure dans un accord signé avec nos partenaires sociaux. C’est dans ce cadre que nous nous engageons à accompagner nos collaborateurs qui ne sont pas très loin d’un départ à la retraite », explique Mélanie Le Maguet, responsable projets et animation RH d’Arkéa.
En effet, derrière le mécénat de compétences, il y a bien davantage que de mettre les compétences des salariés à la disposition de l’intérêt général. C’est le moyen de réinventer les fins de carrière, et de construire des passerelles entre futurs retraités et associations. « Notre ambition est que nos collaborateurs basculent du mécénat de compétences vers le bénévolat pour éviter un sentiment de vide que certains peuvent ressentir à la retraite. Avec ce dispositif, nous entendons les aider à rester actif et à combler ce vide », souligne Jean-Claude Le Mignon, chargé du mécénat de compétences chez Arkéa. « C’est avant tout l’épanouissement de nos collaborateurs que nous recherchons et nous y contribuons en les aidant à concrétiser leur désir d’engagement », précise pour sa part Mélanie Le Maguet.
La nécessaire fibre associative
Le mécénat de compétences permet également à Arkéa, qui a toujours soutenu le tissu associatif, de confirmer son action en faveur du développement des territoires . Sont choisis des associations et des organismes d’intérêt général qui exercent une activité en cohérence avec la stratégie RSE du groupe et qui sont localisés prioritairement sur les territoires d’implantation de la banque. Et qui n’ont pas les moyens d’embaucher.
Côté collaborateurs, plus de 780 employés étant éligibles au mécénat de compétences, la direction des ressources humaines privilégie les candidats affichant une réelle fibre associative et ayant construit un projet solide. « L’un des principaux atouts de notre démarche de mécénat de compétences est sa souplesse : le détachement dans l’association peut être d’un à plusieurs jours par semaine. Et le projet de collaboration peut émaner du collaborateur lui-même ou de l’association », souligne Jean-Claude Le Mignon. De manière à mettre en lumière le mécénat de compétences et les autres dispositifs en faveur des futurs retraités, Arkéa organise depuis début janvier des « réunions de retraite » à l’intention des collaborateurs nés avant le 31 décembre 1962.
L’agence de notation Moody’s s’est alarmée lundi d’une éventuelle recrudescence des contentieux entre l’organe central du groupe Crédit Mutuel et son affilié séparatiste Arkéa après l’annonce récente de l’arrêt de leurs pourparlers.
Cette marque d’inquiétude survient après l’annonce fin décembre par la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM), l’organe central du groupe bancaire mutualiste, de la rupture des négociations avec Arkéa qui, selon elle, n’avait répondu « valablement à aucune » de ses propositions. Deux semaines plus tard, la CNCM a réaffirmé « n’avoir été saisie d’aucun projet de désaffiliation intégrant » ses demandes, dans un communiqué daté du 9 janvier.
En réaction, Arkéa, qui réunit trois fédérations de Bretagne, du Sud-Ouest et du Massif Central, a indiqué que sa demande de désaffiliation auprès de la CNCM interviendrait après le vote de ses caisses locales sur « les modalités et les conséquences de la séparation qui [serait] engagée lorsque le dossier complet de séparation [serait] finalisé ». Ce dernier développement est « négatif », du point de vue de l’agence Moody’s, car il « traduit un désaccord majeur entre les deux parties, indique l’opposition persistante du groupe Crédit Mutuel au plan de séparation du Crédit Mutuel Arkea et renforce le risque de litiges supplémentaires entre les deux parties », explique l’agence de notation dans un communiqué.
La CNCM demande 1,7 milliard à Arkéa
Depuis plusieurs années, la CNCM, chargée d’assurer la cohésion et la solidarité entre les différentes fédérations régionales, est en conflit avec son affilié Arkea, qui a annoncé en janvier 2018 le lancement d’une procédure de désaffiliation pour voler de ses propres ailes. Avant cette décision, les relations entre les deux entités ont été agitées par de nombreux litiges devant les tribunaux, souvent lancés puis perdus par Arkéa. Et la bataille judiciaire se poursuit : Arkéa a engagé depuis plusieurs mois une procédure pénale pour prise illégale d’intérêt contre Nicolas Théry, le président de la CNCM, et plusieurs autres dirigeants de la Confédération.
Le renoncement à ces poursuites, ainsi qu’à de futurs contentieux, est l’une des exigences formulées par la CNCM. Il est également demandé à Arkéa de renoncer aux marques, logo et slogans Crédit Mutuel, de ne pas engager de plan social pendant cinq ans, de faciliter le transfert de clients souhaitant rester au sein du Groupe Crédit Mutuel et surtout de verser une compensation de 1,7 milliard d’euros pour recréer un réseau en Bretagne et Aquitaine et compenser les coûts liés à la séparation. « Des prétentions fantaisistes des dirigeants de la confédération », a jugé Arkéa dans son dernier communiqué en date du 9 janvier, qui toutefois « renouvelle son entière disponibilité pour engager des discussions sérieuses et de bonne foi ».
Comme le rappelle un courrier adressé à la Banque de France le 19 décembre dernier par la Confédération nationale du Crédit Mutuel, celle-ci était prête à lâcher du lest en faveur de sa filiale bretonne, Arkéa. Qui s’entête dans son projet d’indépendance.
Dans un courrier adressé à la Banque de France le 19 décembre dernier, Pascal Durand et Nicolas Théry, directeur général et président du Crédit Mutuel, ont souhaité attirer l’attention sur le manque de conciliation de Jean-Pierre Denis, le président d’Arkéa, avec qui ils sont en «?conflit juridique?» depuis quatre ans au sujet de l’indépendance de la filiale bretonne.
Un différend «?dénué de tout fondement?», selon eux, qui pourrait même avoir des répercussions négatives sur l’entité. «?Une sortie désordonnée ou ne tenant pas compte des exigences raisonnables formulées par la Confédération créerait une situation préjudiciable aux sociétaires, clients, créanciers et salariés du Crédit Mutuel Arkéa et un précédent systémique pour tout le système mutualiste français et la place financière?», ont-ils écrit.
«?Processus de séparation?»
Ces derniers reprochent notamment aux dirigeants du Crédit Mutuel Arkéa (CMA) d’avoir gardé le silence lorsque, dans un souci d’«?apaisement?», ils leur ont proposé une «?modification?» des «?statuts confédéraux?» afin qu’Arkéa puisse occuper davantage de «?postes de responsabilité au sein de la Confédération [nationale du Crédit Mutuel (CNCM), ndlr]?».
Autrement dit : ils offraient à leur filiale bretonne davantage de liberté de mouvement, ce que réclamait justement Jean-Pierre Denis. Une absence de réaction d’autant plus surprenante que, d’après le courrier adressé à la Banque de France, Pascal Durand et Nicolas Théry sont même allés jusqu’à proposer à Arkéa une «?désaffiliation?», devant tenir compte, toutefois, «?des exigences raisonnables formulées par la Confédération?».
Soit, globalement, le respect d’un «?processus de séparation?», devant comprendre «?trois étapes successives, respectueuses des pouvoirs de la Confédération, de la protection de l’épargne et des exigences démocratiques?». Les dirigeants de la CNCM souhaitaient s’assurer que les épargnants seraient libres, une fois l’indépendance acquise, de demeurer au sein du Crédit Mutuel. Tout comme ils exigeaient de la nouvelle structure un «?engagement d’absence de plan social pendant cinq ans et d’absence de sanction, sans limitation de durée, des salariés ayant pris position en faveur de l’unité du Crédit Mutuel?». Certains analystes redoutent à ce titre que l’indépendance d’Arkéa et, par conséquent, son arrivée soudaine sur le marché concurrentiel, ne l’obligent à se délester d’une partie de sa masse salariale.
Jean-Pierre Denis en plein paradoxe??
Alors qu’en l’état actuel des choses, les dirigeants de la CNCM estiment que la «?Confédération […] respecte la subsidiarité et veille à préserver les centres de décision et l’emploi dans les régions.?» Quant au CMA, «?il dispose d’une représentation adéquate [au sein des organes de direction de la Confédération, ndlr]. Toute l’expérience des dernières années montre que l’action, la politique d’investissement et l’autonomie de gestion du Crédit Mutuel Arkéa ne sont en aucune manière gênées ou entravées par la Confédération?», ajoutent-ils. Ce qui interroge nécessairement sur les motivations de Jean-Pierre Denis, qui tient manifestement à l’indépendance de son groupe, mais refuse d’en discuter avec ses autorités de tutelle, quand elles souhaitent s’asseoir à la table des négociations.
Seulement, après six mois de tractations infructueuses, «?compte tenu des incertitudes de notre environnement, le temps n’est plus aux manœuvres dilatoires ou aux prises de risques inconsidérés?», ont fait savoir Pascal Durand et Nicolas Théry. Qui ont expressément demandé à la Banque de France, compétente s’agissant des activités mutualistes en France, de «?clore le dossier?».
Au Relecq-Kerhuon, de grandes bannières frappées d’un hashtag « resterlibreici » accueillent le visiteur sous un grand panneau indiquant « Crédit Mutuel Arkéa ». – Roignant / Andia.fr
Voilà déjà cinq ans que s’est ouverte une lutte fratricide au sein du Crédit Mutuel entre Brest et Strasbourg. Arkéa, la Bretonne, veut désormais sortir du groupe. Plongée au coeur d’une banque qui veut larguer les amarres.
En ce jour de novembre 2018, le « Queen Elizabeth » alimente les conversations à Brest. L’impressionnant paquebot de la Cunard a fait escale pour une remise en beauté de douze jours, et offert un beau chantier à cette grande ville ouvrière et maritime, devenue aussi une place forte tertiaire. De fait, en janvier 2016, c’est bien pour défendre une banque, et non son industrie navale, que la grande ville du Finistère s’est mobilisée.
Ce jour-là, pas moins de 15.000 personnes – pour une population de 140.000 habitants – viennent manifester place de la Liberté, devant la mairie, en faveur du maintien de l’emploi chez Arkéa. Le groupe mutualiste breton – qui fédère le Crédit Mutuel de Bretagne, du Sud-Ouest et pour l’heure encore du Massif Central – se défend alors contre une réforme de l’organe central du Crédit Mutuel qu’il accuse d’être à la main du CM11 (devenu depuis Alliance Fédérale), puissant groupe de onze fédérations de Crédit Mutuel basé à Strasbourg. Demandé par les autorités européennes, ce projet est vécu comme une menace. La mobilisation paie, le projet ne se fait qu’a minima.
Le 24 janvier 2016, pas moins de 15.000 personnes – pour une ville de 140.000 habitants – ont manifesté place de la Liberté à Brest, devant la mairie, pour le maintien de l’emploi chez Arkéa. – AFP
Mais la défiance de Brest persiste. Au printemps dernier, la revendication est ainsi montée d’un cran, Arkéa ne rêvant plus d’« autonomie » mais bien cette fois d’« indépendance ». Point d’orgue de cette mobilisation, quelque 6.000 salariés et dirigeants d’Arkéa ont défilé en mai 2018 sous les fenêtres de Bercy pour la réclamer… Depuis, la fièvre est retombée. Mais le calme est trompeur, car la volonté d’affranchissement d’Arkéa n’a pas faibli. De son côté, l’organe central du groupe a encore rappelé ce mercredi à l’issue d’un conseil d’administration que toute désaffiliation devrait se faire à ses conditions. Comment en est-on arrivé à cette incroyable guerre fratricide ?
6.000 salariés et dirigeants d’Arkéa ont défilé en mai 2018 sous les fenêtres de Bercy pour devenir indépendants du groupe Crédit Mutuel. – AFP
Pour trouver un début de réponse, il faut quitter le centre-ville, dépasser la zone portuaire, longer la rade de Brest, arriver à la commune du Relecq-Kerhuon. De là, pénétrer dans le campus d’Arkéa, une poignée de grands immeubles contemporains disposés autour d’un rond-point dans un cadre verdoyant. La mer, agitée ce jour-là, est toute proche. De grandes bannières frappées d’un hashtag « resterlibreici » accueillent le visiteur sous un grand panneau indiquant toujours « Crédit Mutuel Arkéa ».
Identité locale très affirmée
Tout, ici, célèbre l’histoire et l’identité de cette banque mutualiste. Son adresse, la rue Louis Lichou, rend hommage au président du Crédit Mutuel de Bretagne qui fusionne quatre caisses en 1979 et développe pour la banque son propre système d’information. Les années 1980 et 1990 voient la création de filiales, avant la naissance de la nouvelle identité Arkéa, en 2002. La salle de marché, décrite avec humour comme « la plus proche de New York » avec vue sur l’océan, héberge les opérateurs chargés de fournir des produits de couverture aux clients ou d’assurer les fonctions « régaliennes » de la banque. Un peu plus loin, près de l’aéroport, c’est aussi le siège flambant neuf de Fortuneo, inauguré il y a tout juste un an, qui témoigne du dynamisme du groupe.
Le siège flambant neuf de Fortuneo, inauguré il y a tout juste un an, témoigne de la dynamique du groupe. – Fortuneo
Puissante, la forteresse bretonne se sentirait-elle assiégée ? Hier comme aujourd’hui, Arkéa estime que la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM) – l’organe central du groupe – n’est pas neutre et favorise Strasbourg – accusation dont la Confédération s’est toujours défendue. Or, pour les partisans de l’indépendance, Arkéa et l’Alliance forment deux groupes non seulement autonomes mais aussi concurrents. La forte personnalité du tout-puissant patron du Crédit Mutuel de Strasbourg et de la Confédération jusqu’en 2016, Michel Lucas (décédé en décembre dernier), n’a rien arrangé.
Binôme de fer
Longtemps en gestation, le conflit éclate pour de bon en 2014. Cette année-là, Arkéa dénonce une « situation persistante de conflits d’intérêts » et saisit l’autorité de la concurrence. Une guérilla judiciaire et administrative s’enclenche… Cinq ans plus tard, le départ de Michel Lucas, remplacé par Nicolas Théry, n’a rien apaisé. « Par le passé, avec certains dirigeants de CM11-CIC, les choses étaient plus rudes, mais elles étaient aussi plus claires. Certains ont pu voir dans l’arrivée d’une nouvelle gouvernance en 2016 une possibilité d’apaisement, mais elles sont en réalité tout aussi compliquées, car au fond ce n’est pas une histoire de personnes », affirme Ronan Le Moal, directeur général d’Arkéa.
« Par le passé, avec certains dirigeants de CM11-CIC, les choses étaient plus rudes, mais elles étaient aussi plus claires. Certains ont pu voir dans l’arrivée d’une nouvelle gouvernance en 2016 une possibilité d’apaisement, mais elles sont en réalité tout aussi compliquées, car au fond ce n’est pas une histoire de personnes », explique Ronan Le Moal, directeur général d’Arkéa. – AFP
Reste que le binôme aux commandes d’Arkéa fait preuve d’une ténacité – ou d’une obstination, selon le point de vue – peu commune. Sportif et passionné de cyclisme, Ronan Le Moal est entré au Crédit Mutuel de Bretagne dès sa sortie d’HEC. Tourné vers les nouvelles technologies et bon communiquant, ce Brestois de quarante-six ans a notamment contribué au succès de la banque en ligne Fortuneo. Il forme depuis dix ans un duo de fer avec Jean-Pierre Denis, devenu président d’Arkéa en 2008.
Agé de cinquante-huit ans, regard bleu acier, l’ex-secrétaire général adjoint de l’Elysée sous le premier mandat de Jacques Chirac est, lui, natif de Quimper. Après la dissolution de l’Assemblée nationale en 1997, ce passionné de ballon rond – longtemps administrateur de la Ligue de football professionnelle – suit la voie des affaires, prenant notamment la tête de Dalkia, avant de diriger Oséo (l’ancêtre de bpifrance).
Jean-Pierre Denis, président de Crédit Mutuel Arkéa. – AFP
Les deux hommes commencent par réorienter la stratégie. « On arrive en 2008 dans un groupe où il y a trois atouts dont on ne se sert pas assez : les territoires, la technologie et l’agilité », souligne Ronan Le Moal. Sous leur impulsion, l’établissement stoppe net l’activité de marché pour compte propre et entre au capital de PME, notamment dans certains des fleurons de la fintech. Autre choix très fort, le développement de services en marque blanche à d’autres acteurs financiers. Financièrement, le pari s’est avéré gagnant, le résultat net part du groupe bondissant de 154 millions d’euros en 2009 à 428 millions d’euros en 2017.
Flou dans le calendrier
Le projet d’indépendance est bien sûr l’autre pierre angulaire de l’ère Denis-Le Moal. Parmi les priorités, l’avancée des discussions avec la Banque centrale européenne (BCE), qui examine depuis la fin juin le projet sur un plan strictement technique et réglementaire. Ce dialogue avec le superviseur bancaire a tout d’une boîte noire et laisse dans le flou le calendrier de l’opération. La Confédération maintient la pression. « Les dirigeants d’Arkéa peuvent bien s’agiter, ils se confrontent désormais à l’épreuve de la réalité », persifle un opposant à l’indépendance.
Les dirigeants d’Arkéa peuvent bien s’agiter, ils se confrontent désormais à l’épreuve de la réalité
Entre une BCE pas vraiment pressée de trancher ce dossier singulier et une Confédération déterminée à ne pas leur faciliter la tâche, les dirigeants d’Arkéa tentent malgré tout d’imposer le cadre et le tempo de la séparation. « A nous de poser des jalons et de donner du rythme au projet. Notre dossier est sérieux, il fait 800 pages, c’est logique qu’il faille du temps pour l’analyser », estime Ronan Le Moal. En attendant d’y voir plus clair, c’est la bataille de l’adhésion qu’il faut emporter.
Les questions sont encore nombreuses en cas de sortie : les oppositions pointent pêle-mêle la probable dégradation de la notation d’Arkéa, rendant son refinancement un peu plus onéreux, la fin de la solidarité financière du groupe Crédit Mutuel en cas de coup dur, voire la crainte que le Crédit Mutuel ne déploie de nouvelles activités en Bretagne, concurrençant Arkéa. Il faudra aussi convaincre sur le changement possible de statut des caisses locales, solution envisagée pour conserver un fonctionnement coopératif une fois indépendant. Etablissements de crédit à part entière aujourd’hui, les caisses locales pourraient devenir demain de simples coopératives locales (SCL), l’activité bancaire étant réalisée par Arkéa dans les agences locales…
Des Brestois plutôt partisans de l’indépendance
A Brest, il y a peu de voix dissonantes, car Arkéa y est un des premiers employeurs privés, et constitue un centre de décision. Au total, 3.000 personnes travaillent dans cet « Arkéaland » local (sur un total de 10.000 collaborateurs). La banque estime en outre que, à l’échelle de la Bretagne, sa présence induit 3.000 emplois indirects auprès de fournisseurs, notamment.
La seule façon de nous développer est de conserver nos sièges sociaux
« Depuis les bombardements de la Deuxième Guerre, jusqu’au choix de réduire la présence militaire dans les années 1970, Brest est une ville blessée. Nous avons aussi perdu le siège social des hypermarchés Rallye après la fusion avec Casino en 1992. La seule façon de nous développer est de conserver nos sièges sociaux », explique avec passion Gurvan Branellec, d’Oceania Hotels, détenu par une grande famille locale. « A titre purement personnel, je peux avoir mes doutes. Mais je ne les exprimerai que si j’estime qu’il existe un risque sur l’emploi dans la région, ce qui n’est pas le cas actuellement », ajoute un élu de la région.
Evaluer le rapport de force entre les partisans et les adversaires du projet n’est cependant pas simple. Ceux-ci s’invectivent sur les réseaux sociaux mais restent difficiles à dénombrer. Sur change.org, la pétition « Avis de tempête », favorable à l’indépendance, affiche désormais plus de 42.000 partisans. Un Collectif des Bretons mutualistes inquiets face au projet de scission a réuni pour sa part près de 21.000 signatures.
Des syndicats divisés, des caisses à convaincre
Au sein même de l’entreprise, le dialogue est cabossé. En octobre, l’intersyndicale CFDT-SNB-UNSA a pris position contre le projet de scission, pointant notamment le « flou juridique » entourant selon eux le projet. Les représentants du personnel sont décriés par un collectif de salariés, Indépendance pour Arkéa, qui affirme – mais ce chiffrage est difficile à vérifier – « représenter de 60 à 70 % du corps social ». Pour encore compliquer un peu le tableau, un nouveau syndicat, baptisé « Asisa » et constitué d’ex-CFDT, milite, lui, pour l’indépendance !
Restera enfin à faire voter les 3.300 administrateursde caisses locales (sur trois fédérations) sur un projet définitif, vote que devront ensuite confirmer le 1,5 million de sociétaires… Arkea a déjà obtenu un vote favorable des caisses locales en avril, pour ce qui n’était qu’un vote d’orientation. Vote « invalide sur la forme », selon la CNCM, pour son « déroulement non démocratique ». Dans le même temps, la petite fédération du Massif Central a, au contraire, décidé de quitter Arkéa pour rejoindre l’Alliance fédérale début 2020.
De quoi faire fleurir encore d’autres collectifs : les Présidents lucides – qui réunit les rares présidents de caisse ouvertement opposés au projet – vont prochainement se structurer en association. Longtemps députée du Finistère et maire de Morlaix entre 1995 et 1997, l’ancienne ministre socialiste de la Justice Marylise Lebranchu est elle aussi entrée dans le combat. Son association Restons Mutualistes vise à évangéliser salariés et sociétaires en faveur du maintien dans le Crédit Mutuel, et une quinzaine de réunions ont déjà eu lieu en Bretagne et en Aquitaine. Autant dire que la bataille d’Arkéa pour son indépendance a toutes les chances de durer plusieurs mois encore.
Le Crédit mutuel Arkéa met en œuvre une stratégie RH qui marque les changements du secteur bancaire. Afin de mener ce projet à bien, les convictions de Marc Gosselin, DRH du groupe, s’appuient sur un socle social fort bâti sur la fierté d’appartenance, la motivation et l’engagement, à partir duquel différentes actions ont été développées pour répondre aux attentes et aux besoins des salariés.
Décideurs. À quels enjeux répond votre politique qualité de vie au travail ?
Marc Gosselin. Crédit Mutuel Arkéa a la culture du temps long. Lorsque nous recrutons un collaborateur, nous nous projetons, avec lui, sur une dizaine d’années au moins, afin de nous assurer qu’il trouve le bonheur professionnel grâce aux outils et méthodes que nous aurons mis en place pour qu’il puisse donner le meilleur de lui-même. Nous faisons en sorte que les managers, premiers acteurs RH, disposent des moyens nécessaires pour mieux accompagner les évolutions de l’entreprise. Pour cela, ils peuvent compter sur le soutien de la direction et des fonctions RH.
Quelles sont les dernières innovations développées par votre équipe en matière de QVT ?
Nous avons déployé trois outils, consacrés au « bien vivre ensemble », dont je suis particulièrement fier. Le premier d’entre eux s’adresse à la population senior, en fin de carrière : le mécénat de compétences. Nos collaborateurs de plus de 59 ans peuvent proposer leurs savoir-faire au profit d’une association pendant une période définie et sur leur temps de travail. Via un outil dédié en interne, les associations expriment leurs besoins de compétences, et les collaborateurs souhaitant offrir leur aide postulent ensuite en ligne. Le déploiement de ce dispositif permet ainsi de préparer dans les meilleures conditions le départ à la retraite de nos salariés et de contribuer à leur désir d’engagement et d’épanouissement, tout en donnant un coup de pouce aux associations locales.
Du fait de notre engagement pour la mixité et la complémentarité des parcours, nous avons mis en place un congé solidaire en partenariat avec Planète Urgence qui vise à enseigner des matières comme les mathématiques ou l’informatique à des femmes entrepreneurs au Bénin. Vingt collaborateurs ayant accepté d’offrir quinze jours de leurs congés ont été sélectionnés par l’entreprise qui finance le voyage. En débutant ce projet, je n’étais pas certain d’avoir des retours et nous avons eu plus de 300 inscrits…
Enfin, la mise en valeur et la promotion du sport entre collaborateurs a démarré il y a 2 ans. Jusque là, il existait quelques équipes sportives animées par les salariés avec parfois l’appui du CE. L’originalité de cette démarche « Sport@work » lancée cette année vient de la participation de collaborateurs de toutes les entités du groupe et de la participation de Ronan Le Moal, DG, aux équipes de l‘Étape du Tour. Cette initiative a déjà eu un impact très positif sur les équipes qui participent et sur les salariés qui les soutiennent.
Quel est l’impact de votre politique QVT ?
Un nouvel accord QVT est en cours de négociation. Il comportera de nombreux indicateurs pour permettre de suivre les effets des actions dans le temps. En attendant, un baromètre QVT est prévu chaque année pour donner la parole aux salariés et prendre le pouls de l’entreprise. L’analyse annuelle révèle déjà les retombées positives des nombreuses actions menées : chacune des douze dimensions de la QVT (charge de travail, clarté des rôles, clarté des critères d’évaluation, changement, environnement physique, autonomie, intérêt du travail, reconnaissance, relations avec les collègues, sens donné au travail, sentiment d’efficacité, soutien managérial) voit son évaluation par les collaborateurs évoluer positivement vers un meilleur équilibre entre vie personnelle et professionnelle.
Les Gilets jaunes appellent à retirer l’argent des banques : est-ce dangereux ?
Maxime Nicolle, alias “Fly Rider” du mouvement des Gilets jaunes, incite à retirer l’épargne des banques pour faire plier le gouvernement. Ce phénomène économique bien connu s’appelle un “bank run” ou une “panique bancaire”. Il est très dangereux mais reste improbable.
“On va retourner aux urnes mais en passant par le distributeur”, annonce sur Facebook le 7 janvier Maxime Nicolle, alias “Fly Rider”, l’une des figures les plus médiatiques des Gilets jaunes. Cet appel n’a rien d’anodin et commence à faire tache d’huile sur les réseaux sociaux. L’opération est intitulée le “référendum des percepteurs” et consiste à se rendre simultanément aux distributeurs de billets pour retirer le maximum selon son patrimoine. “Beaucoup de gens vont retirer leur argent des banques. Beaucoup, beaucoup, beaucoup”, prévient-il. L’objectif est clair : déclencher une panique bancaire et contraindre le gouvernement à céder à leurs revendications.
L’initiative a en réalité été lancée la veille par un autre internaute se revendiquant des Gilets jaunes. Toujours sur Facebook, un certain Tahz San déclare : “Pour l’Acte 9, nous allons faire peur à cet État en toute légalité et sans la moindre violence. (…) Nous savons tous que les pouvoirs du pays ne sont pas entre les mains du gouvernement mais dans celles des banques. Si les banques faiblissent, l’État faiblit aussitôt. (…) Samedi nous allons tous voter en retirant notre argent pour lui imposer le RIC (Référendum d’initiative citoyenne) en urgence”. L’opération est prévue samedi 12 janvier à 8 heures. Elle est amenée à être reproduite le mois suivant en cas d’échec.
Les conséquences sont potentiellement très importantes : aucun établissement ne détient les liquidités correspondant aux dépôts de ses clients. Une banque incapable de faire face aux demandes de retraits (qui augmenteraient à mesure que les distributeurs s’assèchent) s’expose à l’impossibilité de payer ses frais de fonctionnement. Le schéma est ensuite classique : si une banque s’écroule, c’est l’ensemble du secteur qui vacille.
Plusieurs références dans l’histoire économique
Ce phénomène de “bank run” s’est produit plusieurs fois dans l’histoire, mais jamais volontairement. Il est souvent la conséquence d’une peur irrationnelle d’épargnants se ruant au guichet pour récupérer leur argent par crainte que leur banque devienne insolvable. On se souvient de septembre 2007, en pleine crise des subprimes, de la panique qui s’était emparée des clients de la banque britannique Northern Rock, après des rumeurs sur son manque de solvabilité.
Bloomberg
D’autres exemples jalonnent l’histoire jusqu’en 1797, lorsque les Anglais avaient tenté de retirer leurs économies après des rumeurs annonçant une invasion prochaine des troupes françaises.
Le caractère volontaire du projet des Gilets jaunes n’est pas sans rappeler l’appel porté le 7 décembre 2010 par l’ancien footballeur Éric Cantona. Au cours d’une interview à Presse Océan, publiée deux mois plus tôt, une partie de ses propos avait suscité une grande mobilisation anti-système : “La révolution, aujourd’hui, se fait dans les banques : tu vas à la banque de ton village et tu retires ton argent. Et s’il y avait 20 millions de gens qui retirent leur argent, le système s’écroule. Pas d’armes, pas de sang, rien du tout, à la Spaggiari (ndlr : connu comme l’auteur du casse de la Société générale en 1976) ».
“L’appel du 7 décembre” n’a finalement pas eu l’effet escompté et aucune banque n’a tremblé ce jour-là. Néanmoins, aucun chiffre n’a été communiqué officiellement pour mesurer l’ampleur des retraits.
342 millions d’euros retirés chaque jour en France
“Déclencher un bank run nécessite d’énormes files d’attentes aux guichets, très honnêtement je pense que la force de frappe des Gilets jaunes est trop faible pour déstabiliser le secteur même à la marge”, juge Christopher Dembik, responsable de la recherche macroéconomique chez Saxo Bank. Selon le Groupement d’intérêt économique des cartes bancaires, une organisation privée réunissant la plupart des établissements financiers français, le montant moyen retiré chaque jour en France est de 342 millions d’euros (chiffres 2017). Pour atteindre un tel montant, cela représente 3.420 euros à retirer pour 100.000 personnes, 1.710 euros pour 200.000 personnes, ou 684 euros pour 500.000 personnes. Pour rappel, 126.000 personnes ont défilé en France en soutien aux Gilets jaunes le 8 décembre, record de la mobilisation pour le ministère de l’Intérieur.
Il faut souligner que la perspective de retirer des grosses sommes est également conditionnée au type de carte bancaire. Les plafonds dépendent des banques, mais ils tournent la plupart du temps entre 300 et 500 euros par jour. Les titulaires de carte premium peuvent espérer retirer autour de 1.500 euros. Ces contraintes limitent les risques, néanmoins les participants au mouvement peuvent augmenter les tensions plus facilement s’ils s’en prennent aux agences du même réseau bancaire.
Il est donc très improbable que l’appel des Gilets jaunes entraîne suffisamment de retraits. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer la peur engendrée chez les épargnants exposés à la rumeur. On constate ce type de comportement chez certains automobilistes lorsqu’ils anticipent une pénurie de carburant avant que celle-ci aie lieu. Ils sont alors nombreux à se ruer dans les stations-service et génèrent eux-mêmes la pénurie tant redoutée.
En dernier recours, les autorités financières disposent d’une panoplie d’outils afin d’éviter la panique totale. “Le plus simple est de limiter le montant de retrait par jour et par compte, comme cela a déjà été fait en Grèce par exemple. Éventuellement cela peut s’accompagner d’un contrôle des capitaux. C’est très efficace pour éviter que les banques ne fassent faillite”, souligne Christopher Dembik de Saxo Bank. En cas de faillite avérée, rappelons que les dépôts sont couverts en cas de défaillance d’un banque de l’Union européenne, à hauteur de 100.000 euros maximum par déposant et par établissement.
Contactées par Capital, la Banque de France et la Fédération bancaire française (FBF) n’ont pas souhaité faire de commentaire.
Face à la polémique engendrée par le succès de la cagnotte de soutien à l’ex-boxeur Christophe Dettinger, la plateforme Leetchi y a mis fin via un communiqué, mardi 8 janvier.
Cible de multiples critiques pour avoir hébergé la cagnotte de soutien au gilet jaune Christophe Dettinger, gardé à vue pour avoir molesté deux gendarmes lors de l’acte 8 du mouvement, samedi dernier, la plateforme de collecte Leetchi a réagi via un communiqué sur son site, publié mardi 8 janvier. Alors que la récolte de fonds organisée par des proches de l’ancien boxeur professionnel dépassait 115.000 euros ce mardi aux premières heures de la matinée, Leetchi a décidé de mettre un terme à la collecte. “Au vu du montant atteint à ce jour, la cagnotte n’accepte désormais plus de contributions”, annonce le communiqué mis en ligne par la plateforme.
Par ailleurs, la plateforme de financement collaboratif “s’engage à ce que les fonds collectés servent uniquement à financer les frais de justice” nécessaires à la défense de l’ex-boxeur, en cas de poursuites pénales. “Le reste de l’argent collecté sera remboursé aux participants lorsque l’ensemble des démarches juridiques aura été financée”, promet Leetchi.
Pour s’assurer que le créateur de la cagnotte, un proche de l’ex-boxeur nommé Nicolas Alves, respecte cette règle, Leetchi prévient que “le transfert des fonds ne sera ainsi effectué que sur présentation de justificatifs (…). L’argent sera reversé directement sur le compte dédié de l’avocat et ce, sans aucun intermédiaire”, indique encore le communiqué. Au-delà de soigner son image mise à mal par la nature polémique de cette collecte, jugée » indigne » par le Secrétaire d’Etat au Numérique Mounir Mahjoubi, cette mise au point permet à Leetchi de rester dans le cadre légal. La loi de 1881 sur la liberté de la presse dispose en effet qu’il est “interdit d’ouvrir ou d’annoncer publiquement des souscriptions ayant pour objet d’indemniser des amendes, frais et dommages-intérêts prononcés par des condamnations judiciaires”. Les donateurs qui espéraient aider Christophe Dettinger à supporter le poids financier de la condamnation à laquelle l’exposent ses agissements présumés risquent d’être déçus…
La décision de la plateforme Leetchi a fait suite à une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Après l’intervention de Mounir Mahjoubi, la Secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les Hommes et les Femmes Marlène Schiappa a dénoncé une cagnotte « indécente » et « contraire aux valeurs de la République » sur BFMTV. À la demande de la Confédération nationale du Crédit Mutuel, le Crédit Mutuel Arkéa, propriétaire de la plateforme Leetchi, a déclenché une enquête interne pour évaluer la légalité de la cagnotte de soutien à Christophe Dettinger. Autre objectif de cette investigation : déterminer si l’initiative des proches de l’ex-boxeur est « conforme aux valeurs mutualistes du groupe ».
Si le succès de cette cagnotte a suscité un émoi considérable, notamment sur les réseaux sociaux, sa clôture, mardi en début d’après-midi, n’a pas fait que des heureux. À l’image de la directrice de la publication du Media TV – proche de la France Insoumise – Aude Lancelin. Sur Twitter, l’ancienne plume de l’Obs et de Marianne pointe les liens supposés entre la fondatrice de Leetchi, Céline Lazorthes, et l’entrepreneur Xavier Niel, lui-même proche du président Macron et ex-actionnaire de la plateforme. Une manière de suggérer que l’Etat n’est pas étranger à la reprise en main musclée du groupe Crédit Mutuel Arkéa.
Quelques heures plus tard, Jean-Luc Mélenchon a également pris part au débat sur le réseau social. Après s’être fait remarquer pour ne pas avoir soutenu, publiquement en tout cas, les deux gendarmes violentés lors de l’Acte 8 du mouvement des Gilets jaunes, le chef des Insoumis a dénoncé… la fermeture de la cagnotte de soutien à Christophe Dettinger. Il estime que cette collecte est seulement destinée à aider la famille de l’ex-boxeur, et non à payer l’amende encourue par le Gilet jaune en cas de condamnation, ce qui la rendrait de facto illégale. « Le but de ceux qui veulent interdire cette collecte est de détruire la famille aussi. Honte à eux », cingle le député des Bouches-du-Rhône.
Une enquête du Crédit Mutuel
« Le transfert des fonds ne sera ainsi effectué que sur présentation de justificatifs (Devis et notes d’honoraires de l’avocat). L’argent sera reversé directement sur le compte dédié de l’avocat et ce sans aucun intermédiaire », poursuit la plateforme, indiquant qu' »au vu du montant atteint à ce jour, la cagnotte n’accepte désormais plus de contributions »
« Le reste de l’argent collecté sera remboursé aux participants lorsque l’ensemble des démarches juridiques auront été financées », fait savoir Leetchi, filiale depuis 2015 du groupe Arkéa, qui rassemble les fédérations Bretagne, Sud-Ouest et Massif Central du Crédit Mutuel.
Pourtant, les choses pourraient ne pas être aussi simples que ça. Le Crédit Mutuel a annoncé au Parisien avoir ouvert une enquête sur la légalité de la cagnotte, confirmant une information de BFMTV. « Il faut vérifier la légalité de cet appel aux dons et aussi sa conformité à nos règlements et à nos valeurs internes », explique-t-on au Parisien.
La banque mutualiste annonce que pour le moment, les fonds sont « gelés » avant le résultat de l’enquête. « La réaction de Leetchi de dire que la cagnotte est légale est une réponse d’avocat, c’est hors-propos et ça ne suffit pas », indique encore le Crédit Mutuel au Parisien, qui croit savoir qu’il y a « de fortes chances » pour que la totalité des dons reviennent finalement à leurs donateurs.
De plus en plus d’entreprises cherchent à promouvoir le bonheur de leurs salariés en interne. Des politiques qui peuvent pourtant s’avérer contre-productives.
« Chief happiness officers », espaces de travail design aux couleurs chatoyantes, petits-déjeuners et afterworks entre collègues ou encore espaces détente mis à disposition des équipes… Si ces initiatives visant à promouvoir le bonheur au travail ont longtemps été l’apanage d’entreprises innovantes comme Zappos ou Google, elles font désormais partie du quotidien de nombreux salariés travaillant dans des entreprises de toutes tailles et de tous secteurs.
A titre d’exemple, Kiabi fait désormais la promotion d’une « Happy Culture » en interne, les laboratoires Boiron vantent les mérites de leur Chief happiness officer et la PME Chronoflex (spécialisée dans la vente et l’installation de flexibles hydrauliques pour machines de chantier) prône la « performance par le bonheur » avec la mise en place d’un management libéré (lire aussi la chronique : « L’entreprise libérée, symbole d’une gouvernance postindustrielle »).
Ces initiatives sont vantées par des gourous du management comme étant une manière d’aligner les intérêts individuels avec les intérêts collectifsen réconciliant la performance économique et la performance sociale. De fait, elles sont censées augmenter le bonheur des salariés et donc la performance de l’entreprise. Cependant, ces initiatives font-elles réellement le bonheur des salariés ?
Elles peuvent en effet être très bien accueillies par certains collaborateurs qui se disent plus détendus, plus épanouis et donc plus engagés dans leur travail qu’ils ne le seraient dans une entreprise au management plus classique. Ils ont l’impression que l’entreprise fait attention à eux, qu’ils travaillent dans de meilleures conditions et qu’ils peuvent s’exprimer librement dans un environnement qu’ils caractérisent comme bienveillant, informel, voire « fun » et amical.
Vers une nouvelle forme de contrainte
Néanmoins, il existe au moins trois cas de figure dans lesquels ces modes de management – pourtant centrés sur le « bonheur » des salariés – ne rendent pas ces derniers plus heureux. Tout d’abord, ces initiatives peuvent être vécues comme des formes de pression au quotidien par certains salariés qui ne souhaitent pas participer à des afterworks ou faire de la gym avec leurs collègues en dehors des heures de travail et qui ne veulent pas confier des éléments de leur vie personnelle à des chief happiness officers censés être responsables de leur bonheur. Ils n’ont tout simplement pas envie de prendre part au folklore quotidien mis en scène par leur entreprise, censé être « fun » et « épanouissant » mais qu’ils jugent infantilisant, artificiel, voire non professionnel.
Ces salariés – qui peuvent pourtant très bien faire leur travail par ailleurs – se sentent alors exclus car ils ne se reconnaissent pas dans cette injonction du bonheur au travail et par le travail à laquelle ils sont soumis (lire aussi l’article : « Une histoire du bonheur »). Dans certains cas, ils peuvent même être pénalisés par leur hiérarchie ou par le groupe car ils sont considérés comme rabat-joie lorsqu’ils n’adhérent pas à l’enthousiasme collectif. La culture du bonheur, qui est censée être épanouissante et bienveillante, devient alors stigmatisante.
Le risque de surinvestissement professionnel
De plus, il existe aussi des cas où, à l’inverse, les salariés s’identifient trop à cette culture du bonheur par le travail et au travail. Cela peut alors conduire à un surinvestissement qui amène certains d’entre eux à avoir du mal à décrocher de leur travail, parfois jusqu’au burnout. De fait, les salles de gym, espaces bien-être et autres infrastructures offertes par l’entreprise constituent-elles réellement des moyens de se relaxer ou seulement des occasions de travailler autrement en continuant à échanger avec ses collègues ? Ce surinvestissement peut également être d’ordre affectif car certains salariés en viennent à construire leur socialisation principalement dans la sphère professionnelle et à se sentir tellement redevables envers l’entreprise qu’ils acceptent de travailler souvent tard le soir ou le week-end.
Enfin, ces initiatives peuvent être mal vécues par les salariés quand il existe un décalage entre le discours centré sur le bonheur véhiculé dans l’entreprise et les pratiques quotidiennes de management. Nombreuses sont, hélas, les organisations qui communiquent sur leur volonté de faire le bonheur des salariés, qui mettent en place des politiques reprenant les codes de cette « happy culture », et qui organisent quelques activités ludiques pour leurs employés mais qui conservent des modes de management très traditionnels, pour ne pas dire autoritaires. Ces initiatives qui n’affectent pas le travail lui-même mais qui s’expriment seulement en périphérie de ce dernier sont alors interprétées comme autant d’injonctions paradoxales par les salariés qui provoquent l’effet inverse de celui escompté, en créant du cynisme, de la démotivation, voire de la défiance vis-à-vis de l’entreprise.
Une nécéssaire réflexion sur les conditions de travail
Afin d’éviter ces écueils, qui peuvent avoir des effets négatifs autant socialement qu’économiquement, les entreprises doivent, avant de mettre en place ce type d’initiatives, mener une réelle réflexion sur le travail et les conditions dans lesquelles il s’exerce. En effet, le bonheur des salariés passe d’abord et avant tout par la possibilité de se consacrer à un métier intéressant, qui offre des perspectives et que l’on peut exercer dans de bonnes conditions ; non par un folklore ostentatoire prônant une conception normative du bonheur.
Les entreprises devraient donc moins se focaliser sur l’idée qu’elles doivent faire le bonheur de leurs salariés afin d’être performantes économiquement mais plutôt que c’est la performance qui crée le bonheur, et ce au niveau individuel et collectif. L’enjeu est alors de réfléchir sur les conditions de travail, la répartition des rôles et des responsabilités, les modes d’organisation et de management et la juste rémunération du travail. Ce n’est qu’en remettant le travail au cœur de la réflexion que les entreprises pourront être plus performantes et permettront aux salariés de s’épanouir dans leur métier, ce qui contribuera inévitablement à les rendre plus heureux.
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